Sur des mers plus ignorées, l’ancêtre littéraire de Jack Sparrow

Le 18 mai 2011 sortira dans les salles françaises le très attendu Pirates des Caraïbes : La Fontaine de Jouvence, quatrième opus de la saga. Enorme erreur, renouvellement total, produit commercial ?

Il n’est pas aujourd’hui question de trancher, mais de mettre en lumière le roman de Tim Powers, Sur des mers plus ignorées, dont s’inspire officiellement le scénario.

« Fin du XVIIe siècle, dans le Nouveau Monde. Là seulement la magie continue de procurer la jeunesse éternelle, de ramener les morts à la semi-vie et de rendre fous d’horreur les rares Européens qui s’y aventurent ; tel ce père qui cherche à faire revivre sa femme dans le corps de sa fille… Voguant vers la plantation qui lui revient de droit, Chandagnac est capturé par des pirates et sera forcé de se joindre à eux. Pour sauver Beth des atroces pratiques magiques que son père s’apprête à lui faire subir, devra-t-il aussi s’initier aux fabuleuses puissances du vaudou et de ses loas ? mener une lutte sans merci contre les magiciens et les pirates, les loas et les bocors, les zombies, la folie et la mort ? »


Dès le prologue, l’intrigue est semée : action, magie, vaudou et piraterie, ça promet des rebondissements. Aussi, lorsque notre héros, John Chandagnac, apparaît, embarqué sur le Vociferous Carmichael pour rejoindre Haïti où il entend bien récupérer son héritage, on sait qu’il n’arrivera pas à bon port.

John – dont le nom de pirate devient très vite « Jack Shandy », notez les initiales – est un personnage pour le moins conventionnel ; naïf et courageux, prêt à tout pour sauver Beth, il rappelle immédiatement le Will Turner de la saga des Pirates. A la différence que ce Will-là aurait le côté mutin de Sparrow, et que sa place dans les mythes de la piraterie se dessine sans tarder : des duels à mort aux lettres de grâce, du poste de cuisinier à celui de second, du rhum cuvé sur une plage des jours durant à l’apprentissage de la navigation, ce Jack Shandy a tout du « Will Turner deviendra grand », d’un Jack Sparrow en devenir.

Les autres personnages ne sont pas en reste ; si Beth Hurwood (la fille à sauver) est assez peu développée, l’équipage des pirates recèle son lot de bonne surprises – mention spéciale à Philip Davies, redoutable second de Barbe-Noire, impitoyable et néanmoins touchant mentor de Shandy, qui reste, je crois, mon personnage préféré. Barbe-Noire, en revanche, est décevant : malgré la fin retentissante, il reste en retrait, sans endosser le rôle du méchant principal, et c’est bien dommage compte tenu du potentiel terrifiant de cette figure mythique.

Sur des mers plus ignorées possède l’énergie jouissive et le souffle magique d’une cure de jouvence ; on se prend à rêver de trois-mâts, de trésors et d’abordages, et c’est sans remord qu’il faut s’abandonner à ce plaisir régressif, car le roman, publié en 1987, se déguste comme un vieux rhum.

Une véritable plongée dans la piraterie du XVIIe siècle, avec le piment original qui a fait le succès de la saga Disney, ce goût d’aventure oscillant vers le fantastique. Le vrai bonheur, c’est de goûter, justement, à cet univers maritime sans l’aura « parc d’attractions » : pas d’impasse sur la dure condition de pirate, sur les duels sanglants et la cruauté des capitaines ; pas de censure de l’alcoolisme ou des (rares, tout de même) allusions sexuelles ; surtout, la magie vaudou perd son côté « films tous publics » et redevient celle des rituels terrifiants, des incantations maléfiques qui font basculer l’histoire dans le fantastique.

Par les recherches poussées de l’auteur dans ces deux domaines (magie vaudou et vérité historique de la piraterie), le roman gagne en profondeur, mais surtout en véracité. La Fontaine de Jouvence (moins centrale dans le livre qu’elle ne le sera sûrement dans le film) est un grand moment d’absurdité scientifique, mais dans l’ambiance feutrée et poisseuse de l’âge d’or de la piraterie, on y croit. Vraiment. L’autre bonne idée magique, c’est la réincarnation (véritable intrigue du roman), car elle permet de formidables retournements de situation.

D’une péripétie à l’autre, le style rythmé et élégant de Powers parvient à emporter la totale adhésion du lecteur dans une joyeuse embarquée fantastique.
Menée par un jeune ingénu promu pirate par le destin, et par une bande de boucaniers hauts en couleurs dont les méchants ne sont pas toujours ceux que l’on croit, cette aventure s’inscrit dans la lignée directe de la légende de notre ineffable Jack Sparrow. A moins que, à en juger par la date de publication, ce ne soit Jack Sparrow le descendant de Shandy ..?

Sur des mers plus ignorées (On Stranger Tides), de Tim Powers, 349 pages, J’ai Lu, 1987.

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