Restless, un au-delà serein

Allongé sur le béton, Enoch (Henry Hopper) trace à la craie l’ombre fantomatique du cadavre qu’il n’est pas encore. Dans ses grands yeux pleins d’incompréhension flotte l’épuisement, et la colère qu’une digue de silence retient tant bien que mal. Son corps déborde des contours de craie. Comme si la mort, qu’il semble attendre avec résignation, ne voulait pas de lui.

Ce n’est pourtant pas faute d’essayer : le jeune homme hante les réceptions funèbres, allant jusqu’à communiquer avec un esprit (Hiroshi, kamizake japonais et philosophe à ses heures) pour narguer la Faucheuse. Ou, peut-être, tenter de la comprendre.

Lorsqu’Annabel (Mia Wasikowska), frêle et impromptue rencontre au détour d’un enterrement, arrive à l’écran, c’est pour l’illuminer. Tant par ses tenues singulières, taches multicolores dans le monde ouaté d’Enoch, que par ses répliques – le scénario, qui menaçait de plonger dans un banal mélo, se fraie désormais un chemin entre la folie douce et l’ironie tragique.

Tragique, car Annabel, dans sa beauté diaphane et ses idées loufoques, est tout aussi condamnée qu’Enoch est libre de vivre, tout aussi déterminée à attraper des miettes de vie que le jeune homme est dangereusement attiré par la mort. Tel l’oiseau qui, chaque matin, livre un chant magnifique en se croyant renaître, Annabel et Enoch entrent dans le tourbillon réciproque de leurs voix en écho.

Leur histoire pourrait être celle de milliers d’autres, si elle n’incluait pas le pacte qu’ils nouent intimement : Enoch accompagnera Annabel dans la mort, et en attendant, elle l’accompagnera dans la vie. Mais malgré le ton léger sur lequel flirtent romance et deuil, la tension reste palpable, et la disparition de la jeune fille, à laquelle il nous faudra tôt ou tard convenir, semble de plus en plus irréelle. Le récit s’amuse avec la mort elle-même, repoussant encore et encore l’instant vers lequel tend toute leur touchante mise en scène.

On serait tenté de croire qu’une fois encore dans un film de Gus Van Sant, la mort tient le premier rôle ; pourtant, elle n’existe ici qu’en demi-teinte, davantage au travers d’un revenant – seule véritable incarnation de l’au-delà, qui se plaît à n’apparaître que pour quelques parties de batailles navales imaginaires – que par la menace inéluctable qu’elle devrait représenter.

L’obsession rêveuse d’Annabel pour les théories de Darwin, et ces oiseaux, témoins de l’évolution des espèces, dont elle récite les noms comme une formule magique, parviennent à modifier le sens de sa disparition programmée.

Lors de l’ultime touché-coulé de cette bataille navale qui se joue dans son corps, il ne s’agit plus tant de mourir que de partir sereine. Sur le béton, il y a deux corps tracés à la craie ; et dans les yeux d’Enoch, la mort a disparu.

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Published in: on 10/10/2011 at 140933  Laisser un commentaire  
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Ils ont laissé cramer le Toast

« C’est l’histoire d’un garçon qui avait faim. »

L’accroche n’est pas particulièrement alléchante. Le casting, si ; il y a Helena Bonham Carter, muse de Burton, terrifiante Bellatrix des Harry Potter, et surtout comédienne hors-pair. Et il y a Freddie Highmore, que l’on avait quitté en 2005, en Charlie aux grands yeux émerveillés devant la Chocolaterie qu’il venait de gagner. Mais cela ne nous dit en rien pourquoi ce garçon avait faim.

Ce garçon, c’est Nigel Slater, cuisinier britannique très reconnu outre-Manche, qui grandit dans la campagne anglaise des années 60, entre un père fuyant, une mère asthmatique, et des repas en boîtes de conserve. L’analyse psychologique n’y est d’ailleurs pas très fine : l’attirance grandissante pour la « vraie » cuisine après avoir passé douze ans à manger des plats précuits, l’orientation sexuelle hésitante, appuyée dès l’enfance par une scène carrément lourde, enfin l’opposition radicale entre les figures de la mère, piètre cuisinière, qu’il idolâtre, et de la marâtre, véritable cordon bleu, qu’il hait de toutes ses forces.

Non, tant par la photo très colorée que par son approche des traumatismes de l’enfance, ce film ne fait décidemment pas dans la demi-mesure.

On se lasse vite des multiples malheurs, bien que traités de façon plus ou moins humoristique, auxquels doit faire face le petit Nigel, et à la déferlante de recettes de cuisine et de plans de gâteaux de toutes sortes (il y a là cependant une raison aux couleurs criardes : les pâtisseries y sont magnifiques).

Heureusement, Helena Bonham Carter est là. Parfaite, comme toujours, dans le rôle de l’intrigante à moitié folle, qui rappelle, par certains côtés, une Mrs Lovett (Sweeney Todd) inversée. Sa présence porte la majorité du film, et face à elle, Nigel « petit garçon », joué par un jeune acteur inconnu et un peu trop blond, a bien du mal à se faire entendre. On attend désespérément que le héros entre dans l’adolescence – Freddie Highmore, viens vite sauver ce film qui prend l’eau, entre deux complaintes de Dusty Springfield !

Et il arrive, mais très tard (les deux tiers du film sont consacrés à l’enfance du chef, qui, à part un faible pour la cuisine, évoqué en passant, n’a pas grand-chose d’un chef). Alors soudain l’histoire s’éclaire un peu, désormais le combat contre la marâtre est loyal ; le petit acteur britannique a bien grandi, et son talent aussi. Il l’emploie ici à rendre crédible les aspirations culinaires de Nigel, dans le peu de temps qu’il nous reste. Mais le scénario ne l’y aide pas beaucoup : trop exagérée, la revanche tardive, trop peu exploitée, la révélation de son attirance pour les hommes.

On laisse Nigel à l’orée de son illustre avenir, avec le sentiment d’avoir été trompés sur la marchandise.

Published in: on 06/10/2011 at 140233  Laisser un commentaire  
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