Hugo Cabret, pour l’amour du cinéma

Nous sommes à Paris, au début du siècle dernier, et Hugo court dans une gare. Laquelle ? Elle ne sera jamais évoquée, sauf par un malicieux clin d’œil à une photo mythique, et au fond cela n’a que peu d’importance. Mais Hugo court, et ça, c’est important. Tout d’abord car Martin Scorsese insuffle à cette course-séquence une puissance de mise en scène qui guidera toute l’histoire. Mais aussi, et surtout, parce que Hugo Cabret, jeune orphelin au regard lointain, ne cesse de courir tout au long du film.

Depuis la mort de son père, le garçon vit seul dans le beffroi de la gare, où il remonte les horloges. Obsédé par l’automate cassé dont il a hérité, il court après le temps et le passé à travers l’immense bâtiment, tantôt refuge, tantôt ennemi hostile.

La lumière, qui reflète le grain sépia des photographes de 1930, semble tout droit sortie du roman graphique original de Bryan Selznick. Les décors, magnifiques dans leurs détails, font de la gare un monstre grouillant, véritable canevas de personnages atypiques (le charme discret d’un caméo de Richard Griffiths et Frances de la Tour, par exemple). Sacha Baron Cohen, lui, ne se contente pas d’un caméo. Il compose un inspecteur de garde névrosé mais touchant, sorte de petit soldat à la jambe rouillée : le chat boiteux contre Hugo, souris agile, dans le grand terrain de jeux de la gare.

A l’instar du mystère de l’automate d’argent, qui occupe tout l’esprit d’Hugo, la gare deviendrait un huis clos s’il n’y apparaissait Isabelle pour l’en faire sortir. Chloé Moretz, la déjà très effrontée Hit-Girl de Kick Ass, campe une jeune fille bien plus forte et virile que le frêle Hugo (Asa Butterfield, un peu hésitant). C’est elle qui détient la clé : au sens propre comme au figuré, pour la serrure de l’automate mais aussi pour percer le secret.

Bien malgré eux, voici les deux enfants lancés dans une folle aventure dont Scorsese retourne allègrement le propos : dans le Paris mythique des films du Grand siècle, deux personnages de cinéma cherchent désespérément le secret du 7e art lui-même.

A l’image de l’automate cassé, le père du cinéma, Georges Méliès, n’est plus qu’un relief de sa gloire passée, vendeur presque invisible de vieux jouets dont personne ne veut. Et c’est au cinéma, ce jouet sans cesse renouvelé, que Martin Scorsese rend hommage avec Hugo Cabret : le gadget de la 3D pour magnifier les effets spéciaux centenaires du magicien Méliès. Les mécanismes de cette grande machine à rêve, eux, n’ont pas pris une ride.

Sweeney Todd hante le théâtre du Châtelet


Jeudi 28 avril 2011, 20h

Le théâtre du Châtelet est baigné d’une excitation palpable. Dans la salle aux balcons dorés, les lumières déclinent doucement, ne laissant éclairé que l’immense rideau, non pas rouge comme à l’accoutumée, mais joliment imprimé de la carte de l’ancien Londres (carte dont la Tamise prendra les teintes du sang qui y coule, après l’entracte).

Et dans la pénombre, personne ne voit la fine ombre d’une belette se faufiler entre les fauteuils d’orchestre et bondir sur un strapontin.

Il ne faut pas se fier à la belle couleur rose des affiches de l’entrée. La comédie musicale de Stephen Sondheim, Sweeney Todd – le diabolique barbier de Fleet Street, est aussi originale que décalée. Adaptée sur grand écran par Tim Burton en 2008, l’histoire de ce barbier londonien qui égorgeait ses clients et en faisait des tourtes est une véritable légende du folklore anglais.

Sweeney Todd (Rod Gilfry) & Mrs Lovett (Caroline O'Connor)

Le rideau s’ouvre sur les docks obscurs du Londres victorien, et sur un chœur d’une vingtaine de comédiens de tous âges, tour à tour peuple des bas-fonds, internés de l’asile, et surtout, narrateurs, à travers ce frappant Lift your razor high, Sweeney, ballade noire et cruelle, fil conducteur de toute la pièce.

Le seul décor, à deux niveaux, est une belle trouvaille visuelle, pivotant à loisir pour être tour à tour place de marché, boutique de barbier ou demeure de juge. L’installation, en deuxième partie, du fauteuil coulissant, est très drôle et très bien rendue – tout comme l’atmosphère de mort qui règne, avec ce sang qui goutte dans le caniveau, ou celui qui gicle de la gorge des clients.

Et c’est sur cette « seconde scène » du niveau coulissant qu’apparaît Sweeney Todd, mise en abyme du personnage qui, forçat injustement emprisonné, revient sous ce nom nouveau, celui de la vengeance.

Rod Gilfry, interprète du barbier vengeur, se tient droit, presque immobile, et son regard dur, son imposante silhouette, sa voix de baryton, surtout, suffisent à nous glacer le sang. Bien loin des traits fins et de la coupe de cheveux improbable du Sweeney burtonien qu’incarnait Johnny Depp, mais tout aussi convaincant. Son jeu grave et sec donne au personnage de théâtre l’épaisseur que le cinéma trouvait dans la folie douce.

Cependant, dès la première minute, Caroline O’Connor (alias Mrs Lovett, pâtissière et complice du meurtrier), lui vole la vedette. Ses moues exagérées et désopilantes ainsi que sa gestuelle nerveuse la placent immédiatement au rang de penchant comique et complémentaire au masque impassible de Todd. Chacune de ses répliques fait mouche, et son jeu formidable d’aisance et de drôlerie, tout comme sa voix superbe, lui valent une standing ovation et une reconnaissance toute particulière du public. Stephen Sondheim lui-même aurait déclaré qu’elle était « la meilleure Mrs Lovett qu’il ait entendue ». Et ce n’est pas peu dire, car le compositeur a créé cette « opérette noire » en 1979.

Tous les comédiens font merveille, dans des rôles très différents et magistralement orchestrés par l’intrigue. Si Toby n’est pas incarné par un acteur âgé de dix ans (âge réel du personnage), sa voix a pourtant les éclats juvéniles et sincères du très beau Not While I’m Around. La version originale (surtitrée, mais il ne faut pas avoir peur des multiples coups d’œil aux écrans, placés trop haut) est un chef d’œuvre musical, aux sonorités tantôt romantiques (I Feel You, Johanna), tantôt brutales (Alms, Alms), et surtout aux paroles remarquables de justesse et de rythme. La scène de Little Priest, au délire absurde et cannibale des deux nouveaux complices, est un morceau d’anthologie et d’humour noir.

La bande-originale du film de Burton fut directement tirée du spectacle, mais l’on y retrouve également de nombreux titres inédits, explorant notamment davantage la romance entre Anthony et Johanna, ainsi que l’attirance du juge Turpin pour sa pupille.

La version de Burton, avec Johnny Depp et Helena Bonham Carter

L’orchestre symphonique de la fosse magnifie le tout, et cette macabre fable, pas si loin de la tragédie, en vérité, imprègne les spectateurs conquis. Dans le métro du retour, le sourire aux lèvres, on chantonnera encore cet air pesant du chœur – and so did Sweeney Todd, the demon barber of Fleet Street.